« Vous n’êtes pas assez pauvres, mes pauvres frères pécheurs », c’est en substance ce que sainte Angèle (ca. 1248-1309 Foligno) dit aux Franciscains. « Dépouillez-vous de tout comme le fit saint François d’Assise. Peut-être est-ce à cause de l’hiver que vous mettez des chaussettes dans vos sandales. Honte à vous ! Vos chaussettes ne sont même pas en poils de chèvres. Elle ne grattent pas, elles ne vous mortifient pas. Vous devriez avoir honte de porter des sandales. Ne sommes-nous pas mieux pieds nus dans la neige pour expier nos fautes ? François n’allait-il pas pieds nus et le ventre vide sur les chemins d’Ombrie ? Je le sais parce que c’est lui qui me l’a dit. Oui, je l’ai vu et il m’a parlé. Je sais bien qu’il est mort mais il m’a parlé quand même une fois. Non, je ne suis pas folle d’après mon confesseur. En plus, c’était avant que je marche moi aussi pieds nus dans la neige. Je n’avais pas de fièvre, je n’ai pas halluciné. D’ailleurs, si vous ne me croyez pas, relisez le testament de François. Qu’a-t-il demandé ? Rien ! Ne possédez rien. Car vous êtes néant et devez être tout à Dieu pour qu’Il vous remplisse de Sa grâce. Jésus a-t-il des sandales sur la Croix ? Vous devez imiter le Christ mes frères et respecter votre vœu de pauvreté ou vous serez damnés », prêche sainte Angèle.

La pauvreté comme signe extérieur de richesse

Elle prêche ainsi pendant des années de controverse tendue avec les frères mineurs à la fin du XIIIe siècle. Elle-même est tertiaire franciscaine1. Elle a prononcé ses vœux vers quarante ans après avoir perdu tout ce que Dieu lui avait donné : parents, mari et enfants. Plutôt que de sombrer dans une profonde dépression alcoolique, Angèle se convertit. Elle fait don de ses nombreuses richesses aux pauvres : château, bijoux, or, argent, vêtements.

Elle n’a plus rien et ne s’en trouve pas plus mal. C’est même plutôt mieux. Elle rejoint alors une petite masure à l’ombre du couvent des Franciscains de Foligno où elle s’abîme dans les pénitences et jeûnes divers qui refroidissent même les moines les plus aguerris. De tiède qu’elle était dans la première moitié de sa vie, Angèle brûle de l’amour de Dieu. Un amour si ardent qu’il réchauffe les cœurs alentours et attire à elle pléthore de disciples, fils et filles spirituels. Elle acquiert en quelques années une grande réputation de sainteté.

Dans l’eros divin

Il faut dire qu’Angèle a l’air vraiment siphonné. Ses extases l’emmènent si loin qu’elle semble déjà au paradis et n’en revient qu’avec peine, malade, inquiétante, les yeux exorbités. Le langage amoureux qui s’échappe de ses lèvres lorsqu’elle converse avec Dieu ajoute à l’admiration de ses frères. On n’a pas vu pécheresse si proche du Seigneur depuis Marie-Madeleine. Les esprits mal tournés trouvent que ces unions extatiques empruntent à l’orgasme bien des couleurs. Mais elles sont en tout bien tout honneur. Après tout, Madeleine a bien frotté ses cheveux sur les pieds noyés de parfum du Sauveur. Angèle a elle aussi atteint cette parfaite dilatation du cœur.

Elle inaugure une longue tradition ininterrompue de mystique féminine occidentale dont la lecture me met souvent mal-à-l’aise. Angèle atteint des sommets où le respect humain n’est rien. Il n’y a plus que Dieu. Et ce qui prouve aux yeux de ses contemporains, comme de l’Église, que ses visions sont réelles, c’est sa conversion aussi radicale que celle de Marie-Madeleine : pénitence, pauvreté et charité, loin du monde.

Pensez-y pour vos bonnes résolutions de l’année.

Elodie Perolini

1La famille franciscaine comporte trois ordres : l’ordre des frères mineurs, l’ordre des pauvres dames et le Tiers-Ordre franciscain réservé aux laïcs. Les membres de ce dernier ordre sont appelés tertiaires.

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