L’évangile du jour[1] et les deux bambins qui s’agitaient devant moi à la messe m’ont conduit, de distraction en digression, à souhaiter tremper mon clavier dans le pixel pour vous livrer quelques réflexions, sans doutes décousues, à propos de ce que nous vivons.

De plus savants que moi gloseront sur un éventuel sens de l’histoire. Laissons-les à leur disputatio. Par contre, l’humanité a un sens : se tourner vers Dieu et s’abîmer[2] dans son amour infini. Le philosophe et anthropologue René Girard, inventeur de la théorie mimétique[3], éclaire ce que pourrait être ce sens d’une évolution anthropologique, d’une orientation de l’humanité.

Le point de départ de la société humaine, c’est le religieux archaïque où le lynchage d’un bouc émissaire éteint la violence exacerbée par l’antagonisme des désirs de chacun confrontés au mécanisme du mimétisme. Après ce meurtre, le bouc émissaire est divinisé, mais des mythes sont inventés afin de lui imputer un crime et de « camoufler » la culpabilité collective. Puis, pour  prévenir le retour de la crise mimétique, le rite sacrificiel rejoue ce meurtre avec la mise à mort de victimes choisies, différentes des personnes du groupe et précieuses : un roi après la durée de son règne, un prisonnier ou un esclave de valeur, un a-normal. Ou un fils, une fille : les hiérosolymitains (comme tous ceux qui habitaient la région) sacrifiaient leurs enfants aux idoles dans la vallée de l’Hinnom, geï beneï hinnôm en hébreu, la Géhenne. Une génération sacrifiée à la précédente. L’avenir mis à mort sur l’autel du passé.

Surviennent Abraham et son jeune fils Isaac qui se rendent sur le mont Moriah tout proche de la Géhenne afin que ce fils si précieux, tant attendu, unique, soit offert en sacrifice à Dieu. L’ange retient la main du patriarche et l’animal se substitue à l’enfant dans l’offrande rendue par Abraham, puis par Israël à Dieu. Bien sûr, notre prisme d’aujourd’hui conduirait à condamner la soumission d’Abraham à l’injonction divine, en oubliant qu’Isaac, l’enfant de la promesse, est d’abord celui de Dieu donné à Abraham et Sarah : sa paternité est divine avant d’être humaine. Comme nous. L’acceptation de cette subordination est l’acte de foi du patriarche. L’ange dévoile que le rite n’a plus besoin d’une victime aussi précieuse. Monter de la vallée sur la montagne, c’est juste 1000 mètres à vol d’oiseau, mais c’est un bond considérable dans la civilisation, l’humanité. Certes, les dissensions au sein d’Israël demeurent, mais le modèle du sacrifice animal qui se substitue à la victime humaine « s’exporte » aussi ailleurs que chez le peuple élu.

Et puis, il y a Jésus qui révèle la supercherie. Les évangiles ne sont pas des récits qui racontent une supposée culpabilité du bouc émissaire, mais au contraire clament son innocence, dénoncent l’iniquité de sa condamnation. Ils sont la fin des mythes mensongers[4] qui ne résistent plus à cette proclamation : le bouc émissaire est innocent ! Mais aussi, le sacrifice n’est plus nécessaire après celui du Messie. Un peu de pain, un peu de vin suffisent. Jésus réhabilite en outre le mimétisme en se proposant comme modèle, non pour générer de nouvelles crises, de nouveaux chaos, mais pour qu’advienne notre innocence. Là encore la civilisation fait un bond de géant, même si du mont Moriah au Golgotha, la distance est encore plus courte. 

Voilà les trois étapes de cette progression girardienne vers un monde de l’amodiation du sacrifice, où la violence n’a plus lieu d’être ; son caractère mimétique est mis en évidence et la raison ne saurait lui trouver de justification. Mais combien de siècles pour aller de la Géhenne à Moriah, puis au Golgotha ? Et vingt de plus pour vraiment comprendre cet enchaînement !

Et puis, dans cette église où je suis distrait, je pense aux régressions.

D’abord, le progrès technique qui inverse les quantités : la victime, le bouc émissaire est multiple, et les lyncheurs sont peu nombreux. Il a suffi d’une « foule » composée d’un seul homme au volant d’un camion pour « sacrifier » en une fois 86 boucs émissaires, et en blesser 458.

Il y a aussi ce qui se passe sous nos yeux. Se livrer à une liste des maltraitances subies par les enfants, les adolescents, les jeunes adultes depuis le début de la crise sanitaire serait un exercice périlleux où il est sans doute impossible d’être exhaustif. Aujourd’hui, nous obligeons nos enfants à porter des masques à l’école. Ainsi, nous les privons du visage de l’autre, de ce qu’il leur apprend. Nous les soumettons à des protocoles anxiogènes et déshumanisants.  Pour faire du sport, pour avoir une vie sociale, ils doivent détenir un passe prétendument sanitaire (et donc se laisser injecter une substance expérimentale communément appelées vaccin, ou se faire tester deux fois par semaine). Les risques induits par ces injections sont cachés, minimisés. Les troubles psychiques et physiologiques explosent, l’enseignement se dégrade (oui, c’est encore possible), les tentatives de suicide se multiplient. Tout ça pour une maladie qui n’affecte pas ou très rarement les jeunes et les enfants. Il y a une stupéfiante inversion des responsabilités qui sont posées sur leurs épaules par une propagande d’état. Leur est imputée une présomption de culpabilité de « tuer mamie » en étant le vecteur d’une infection. Ils subissent un principe de précaution devenu fou à cause de l’impéritie des décideurs des dernières décennies. Ils font l’apprentissage d’une société où une conformité, aujourd’hui pseudo-sanitaire, est exigée et érigée en absolu. Ils seront ostracisés s’ils sont non-conformes. Et la liste n’est pas close. La génération des cheveux blancs « vole » leurs vies aux jeunes et aux enfants sous prétexte de réduire leur propre exposition à un risque, certes réel, mais pas démesuré. Quel égoïsme ! 

Est-ce là le sacrifice d’une génération nouvelle pour une ancienne ? La génération des boomers a-t-elle fait de sa propre santé un nouveau Baal auquel elle n’hésite pas à sacrifier ses fils ? Si c’en est un, heureusement, l’amodiation due au temps fait qu’il n’est pas à proprement parler une hécatombe, le massacre d’un très grand nombre. Mais ça resterait un cheminement de Moriah vers la Géhenne. Un retour en arrière, vers l’archaïque.

René Girard dans Achever Clausewitz ? nous prophétise une lutte du tous contre tous. Opposer les générations ainsi œuvre indubitablement pour ce chaos à venir.

Laissons à Jésus cité par Marc le soin de conclure :

et celui qui mettra un obstacle
pour faire buter trébucher et tomber
un seul de ces petits
qui sont certains de la vérité qui est en moi
c’est bon pour lui bien davantage
si elle est suspendue
la meule que fait tourner la bourrique
autour de son cou

et il s’est jeté dans la mer[5]

Rémy Mahoudeaux

(Merci aux amis Jean Jardon et Guillaume de Prémare pour leurs lectures attentives et bienveillantes qui m’ont permis de bonifier cet article)


[1]     Mc 9, 38-43.45.47-48, 26° du temps ordinaire année B – 2021-09-26

[2]     Au sens littéral et premier de se jeter dans un abîme

[3]     https://fr.aleteia.org/2015/11/06/rene-girard-et-le-genie-du-christianisme/ | https://www.lerougeetlenoir.org/opinions/les-opinantes/une-sacree-violence-breves-reflexions-sur-l-oeuvre-de-rene-girard | https://fr.aleteia.org/2015/11/05/rene-girard-levangile-et-le-politique/

[4]     D’ailleurs, dans le langage des jeunes, « mytho » est un synonyme de menteur, affabulateur.

[5]     Traduction Claude Tresmontant

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici