Quand on lit certains passages de votre livre, on rêve de se retrouver à l’opéra et on se dit que ce temps est terminé. Comment vivez-vous la fermeture des lieux culturels depuis un an quand les lieux de consommation restent globalement ouverts ? 

Je suis un stakhanoviste et le travail me prend l’essentiel de mon temps. Lectures, prises de notes, écriture, il n’y a que ça dans ma vie. Je n’ai pas de vie mondaine, je n’invite ni ne me fait inviter, sauf par deux ou trois amis. Je suis marié mais je vis seul, mon épouse vit elle aussi chez elle. Je n’ai pas d’enfants. Je ne vais que très rarement au concert, au cinéma, au théâtre et encore moins à l’opéra. Je n’ai pas souffert du confinement sur ce terrain-là. Ce qui m’a le plus manqué c’est le visage et la présence des autres, anonymes ou non.

Dans la gestion de l’épidémie, vous fustigez les positions comme celle d’André Comte-Sponville qui veut faire passer les jeunes générations avant les plus âgées. Où se trouve le problème ?

Je n’aime aucune solution qui passe par le tri des humains pour en envoyer certains à la mort et accorder la vie à d’autres.C’est pour moi le summum de l’inhumanité de dire celui-ci peut mourir, celui-là non. Je ne sais comment un homme qui se dit philosophe peut croire l’être encore après qu’il a consenti au tri entre ceux qui doivent mourir et ceux qui peuvent vivre. Je ne veux pas recourir à la réduction ad hitlerum, mais ce côté : « je reçois les humains et je les trie en décidant qui va mourir et qui va vivre » ôte toute humanité à qui procède ainsi. Et tout ceci pour quoi ? Pour sauver l’économie française qui, pour l’heure, vit très bien avec le principe de la solidarité étatique. Pour une fois que l’impôt revient au contribuable…

 Que penser alors de ces propos de Robert Redeker dans Le Figaro: « Pour préserver la survie des plus âgés, voilà que l’on décide d’arrêter la vie, comme un chef de gare arrête un train d’un coup de sifflet, qu’on la bloque sur la touche «pause» – non la vie biologique, bien sûr, mais la vraie vie, la vie humaine. L’on réduit la vie de tous- en allant jusqu’à limiter la coexistence familiale – à cette vie simplement biologique, à «la vie nue» dont Giorgio Agamben se fit le premier théoricien (…) Un regard anthropologique posé sur cette situation fait apparaître un renversement sanitaire. L’on se réclame de la vie, celle des plus âgés, pour empêcher la vie, celle des plus jeunes, de l’économie, de la culture, de la société. Bref, cet ensemble de contraintes nouvelles, qui par leur densité, leur extension et leur durée, forment un bloc politique inédit, est une véritable révolution. C’est la révolution sanitariste » ?

J’aime beaucoup Robert Redeker, mais je crois qu’on peut penser autrement : le choix n’est pas à effectuer entre une catégorie de la population contre une autre, les jeunes contre les vieux, ce qui s’avère quoi qu’on en dise une modalité de l’eugénisme, mais d’une société contre une autre. Depuis un demi-siècle, l’horizon indépassable de la politique, c’est le libéralisme, autrement dit le marché qui fait la loi. On a tout fait, à droite comme à gauche, pourvu qu’on soit maastrichien, pour faire de l’hôpital ( de l’école, de l’armée, de la police, de la culture, etc… ) des secteurs rentables sans aucun souci de ce qu’était les missions premières (la dsanté publique, l’instruction publique, la sécurité du pays, la qualité des productions esthétiques) . Trier entre les générations c’est parfaire le travail de ceux qui ont créé cet hôpital libéral dans lequel on invite à l’eugénisme des vieux au profit des jeunes. Que la France, mais aussi l’Europe, n’ait pas été capable de créer des infrastructures pour répondre à la pandémie ( n’étions-nous pas en guerre comme l’avait dit le président de la république qui est également le chef des armées ?) montre combien elle est désormais un pays du tiers monde. Si d’aventure une guerre bactériologique avait été déclarée contre la France, nous aurions été vaincus comme en 1940 dans la demi-journée…

 « Que la France, mais aussi l’Europe, n’ait pas été capable de créer des infrastructures pour répondre à la pandémie montre combien elle est désormais un pays du tiers monde ».

Michel Onfray à l’OSP

En parlant de l’interdiction des messes par les évêques avant le premier confinement, vous écrivez « Vu le nombre de catholiques pratiquants, le Covid doit bien rigoler ». Une Église plus préoccupée par un virus que par le taux de pratique : est-ce le signe d’une décadence ?

Je suis sidéré qu’un prêtre porte un casque quand il célèbre la messe dans Notre-Dame de Paris ravagée par l’incendie par crainte de la chute d’une pierre qui, si elle avait lieu, aurait le mérite de le conduire illico auprès du Dieu qu’il enseigne. Qui croirait un Jésus qui porterait un casque lourd et un gilet pare-balle en grimpant le Golgotha ? 

Dans votre livre vous parlez de votre rapport à Dieu en précisant qu’il « n’existe pas ». Ce qui donne l’impression d’une amertume voire d’une colère, tout sauf d’une indifférence, une ignorance… donc tout sauf une inexistence.

Non. Dire qu’une chose n’existe pas, la licorne par exemple, ou le catoblépas de Flaubert, n’est pas regretter que la licorne n’existe pas ou aspirer à ce qu’elle existe, sinon désirer qu’elle existe et se désoler que ça ne soit pas le cas.Je ne suis pas en colère contre l’inexistence d’ Horus, d’Isis, de Zeus, de Jupiter ou de Dieu. Je crois que ceux qui croient devraient vivre plus légèrement qu’ils ne vivent, notamment eu égard à la mort, un problème qui se trouverait ainsi réglé. Je crois qu’il y a moins de problèmes à ne pas croire qu’à croire… 

Vous évoquez la nuit du vendredi 31 juillet au samedi 1er août durant laquelle fut votée l’extension de l’IMG jusqu’au 9ème mois. Pourquoi un enfant humain est-il plus digne de vivre qu’un embryon ou un fœtus, humains eux aussi ?

Il ne s’agit pas de dignité mais d’humanité. Je ne confonds pas le vivant et l’humain. Le vivant existe dès l’ovule et le spermatozoïde séparés. Il ne vendrait pas à l’idée d’un homme de croire qu’en cas d’éjaculation nocturne il s’est rendu coupable d’un génocide d’un milliard d’humains. Ce vivant-là est commun à tout ce qui est vivant, végétal et animal compris bien sûr. Mais l’humain surgit (ou disparait) dans le vivant. L’humain c’est l’interaction avec le monde. Dès que le système neuronal témoigne du câblage et de  l’interactivité, il y a de l’humain.  Dès que cette connexion disparait, il n’y a plus d’humain. Mais quand il y a eu de l’humain, ça n’est pas la même chose que quand il n’y en a pas encore eu. Autrement dit : un œuf de quelques semaines n’a pas le statut ontologique d’un corps privé de cerveau par un accident. A une extrémité l’avortement se justifie, à l’autre l’euthanasie peut s’envisager. Mais nullement quand cette connexion existe, ce qui est toujours le cas d’un enfant de neuf mois dans le ventre de sa mère.

« Qui est-on pour décider et du bon et du mauvais ? »

Michel Onfray à l’OSP

Mais alors que penser des personnes lourdement handicapées qui ne répondent pas à ces critères ? Qui est-on pour leur donner ou leur retirer ce statut d’être humain ? Qui est-on pour décider de leur droit de vivre ou non ?

Pour utiliser vos formules : qui est-on pour ne pas le faire ? Pose-t-on la question à qui invite à sacrifier les vieux pour sauver les jeunes dans cette épidémie ? Il y aurait donc un bon eugénisme et un mauvais ? Qui est-on pour décider et du bon et du mauvais ? Je vous laisse juge. Pour ma part je ne choisis pas en regard de l’idéal mais eu égard au réel. L’idéal n’est pas pour ou contre l’euthanasie comme dans une copie de bac avant la troisième partie pour et contre… Mais pour une euthanasie encadrée par la loi ou pour une euthanasie sauvage, car cette dernière est factuellement pratiquée de façon illégale et clandestine dans tous les hôpitaux, chaque jour.  L’idée c’est bien ; le réel c’est mieux…

Le terrorisme islamique est resté particulièrement virulent ces derniers mois. En France, cette question est-elle condamnée à rester sans réponse ?

Des réponses existent, philosophiques, politiques, policières, juridiques, militaires, mais le pouvoir en place ne souhaite pas résoudre ce problème puisqu’il travaille à détruire une civilisation et que tout ce qui contribue à la saper lui est agréable et nécessaire. Le terrorisme islamique est un facteur de décomposition nationale, il est donc une bonne chose pour ceux qui aspirent au post-national, à savoir pour les tenants d’un État total qui assurera la marchandisation de toute chose, vie comprise.

Le Président de la République est particulièrement malmené dans votre livre. Le considérez-vous comme un mauvais chef d’État ou ne doit-on voir là qu’une inimitié personnelle ?

Je n’ai aucune inimité personnelle pour cet homme que je n’ai jamais rencontré et qui ne compte pour rien dans ma vie personnelle. C’est le chef de l’État français qui, en tant que tel, devrait protéger les français et ne pas les exposer. Or, il ne le protège pas et je suis l’un d’entre eux. J’ai été aussi sévère avec Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande qu’avec lui et si le prochain mène la même politique je serai tout aussi sévère. Ajoutons à cela qu’il n’est pas fait du tout pour la fonction, car il est immature en tout.

Propos recueillis par Martial Merlin et Marie Théobald

La nef des fous Michel Onfray,  Editions Robert Laffont, 239p, 19 euros.

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