Dans le cadre d’une invitation conjointe de l’Observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus-Toulon et de la paroisse du Mourillon, Monseigneur Celestino Migliore, Nonce Apostolique, donnait, samedi 24 avril, une conférence à Toulon sur le thème de la foi et de la diplomatie. Voici sa conférence.

« Je salue cordialement tous les participants, « en présentiel » et par visio-conférence, et je remercie l’évêque de Fréjus-Toulon, Mgr Dominique Rey, ainsi que l’abbé Claude Sirvent, responsable de l’Observatoire sociopolitique de ce diocèse, pour leur invitation à m’entretenir avec vous cet après-midi sur le thème « foi et diplomatie ». Je sais que cet Observatoire a une solide histoire non seulement d’observation et de débat, mais aussi de réflexion créative et influente sur les orientations sociopolitiques à différents niveaux.

Dans un premier temps je voudrais parler de la diplomatie, un art souvent mal compris. Dans un deuxième temps, voir comment la diplomatie traite la religion, et, enfin, présenter un exemple concret et actuel du rapport foi/diplomatie relevé dans l’activité du Pape François.

I — Diplomatie

« Foi et diplomatie » : il semble qu’il y ait une contradiction dans les termes. En effet, la diplomatie est un terme souvent mal compris. Quand on parle de diplomatie, des images négatives peuvent venir à l’esprit. Celle de Machiavel pour qui : « La diplomatie est l’art d’obtenir ce qu’on veut quoi qu’il en coûte et par tous les moyens » ; ou celle du diplomate britannique, Sir Henry Wotton, qui décrivait un ambassadeur comme « un homme de vertu envoyé à l’étranger pour mentir pour son pays ».

Comment concilier la foi avec ce concept-là de diplomatie ? Je retiendrai plutôt l’acception plus largement répandue du concept comme l’art de traiter des affaires de politique internationale avec des moyens pacifiques.

« La Convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques affirme qu’elles concernent la promotion des relations internationales amicales »

Monseigneur Celestino Migliore

Au fond, qui dit diplomatie dit relation, se mettre en rapport avec les autres : il s’agit de construire, gérer, approfondir et maintenir une relation. La Convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques affirme qu’elles concernent la promotion des relations internationales amicales. La diplomatie ne doit pas être confondue avec la politique extérieure. Cette dernière est établie par les gouvernements, non par les diplomates. Quel est le but de la politique extérieure ? En bref, et en termes très réalistes, le but de la politique extérieure, est souvent compris comme le moyen de persuader les autres pays à faire ce que nous voulons, à penser et à agir comme nous le voudrions. Pour être efficace la diplomatie requiert surtout de comprendre pourquoi les autres pensent et agissent différemment de nous. En un mot, la diplomatie demande de celui qui l’exerce une forte dose d’empathie.

Les diplomates affrontent la différence

En raison de sa nature et parce qu’un de ses objectifs est l’amélioration des relations, la diplomatie et les diplomates affrontent la différence. La diplomatie ne signifie pas que les perspectives soient toujours partagées, en fait dans mon expérience je n’ai jamais vu deux États souverains et libres qui aient un alignement complet des points de vue sur chaque sujet. La différence est une partie fondamentale des relations diplomatiques et la gestion de ces différences est une tâche centrale pour les diplomates.

Pour la majeure partie des diplomates, la diplomatie consiste à trouver une solution à un problème commun. C’est une route à double sens et mutuellement bénéfique.

Le travail du diplomate est d’expliquer l’approche de l’État hôte, les raisons de la différence de substance et de style et d’offrir des conseils sur la manière de poursuivre la relation. Mais pour être en mesure d’expliquer à ses hôtes l’approche de son propre État et les différences entre ses hôtes et son État, on doit être enraciné dans deux expériences : celle de la culture dans laquelle on se trouve et celle que l’on représente.

Certains soutiennent qu’une diplomatie qui n’est pas basée sur la force réelle – ou sur la menace de la force réelle – ne sera pas prise au sérieux.

Frédéric II de Prusse disait qu’« une diplomatie sans armée est une musique sans instrument », et cent ans après l’homme d’état prussien, Otto von Bismarck, qui avait aidé l’Empereur à reconstruire un grand empire, disait qu’avec le discours sur la montagne, donc les Béatitudes de Jésus, ou avec la foi on ne peut ni gouverner, ni administrer, ni mener des affaires avec succès. C’est reléguer la foi à un code de vie purement spirituel et intimiste. Ainsi, cent ans après, Staline demandait à qui disait du bien du Pape : combien de divisions armées le Pape a-t-il ? Cela revient à dire que si on n’utilise pas la force, cela ne vaut rien, qu’on n’arrivera jamais à faire quelque chose de bien. Eh bien, pourtant, la papauté continue à produire de bons fruits et le régime de Staline s’est écroulé.

Cette considération est bien exprimée par la formule traditionnelle utilisée par les Papes qui privilégient la force du droit au droit de la force. Il est évident que même la force du droit a besoin de la force physique coercitive. Les lois serviraient peu s’il n’y avait la force qui punit ou qui inhibe les transgresseurs. Mais bien au-delà de cette évidence, nous voyons encore malheureusement prévaloir des rapports de force brute et pas seulement dans les guerres. Les anciennes civilisations le savaient bien, comme le montre la fable du loup et de l’agneau.

Dans cette brève et très incomplète description de la diplomatie j’ai mis en évidence certains éléments que je tiens essentiels pour une bonne diplomatie et qui serviront à mieux situer et comprendre l’action diplomatique du Pape François que j’exposerai par la suite et qui vaut pour ses collaborateurs dans le domaine de la diplomatie pontificale.

II — Foi et diplomatie – Diplomatie des religions

Si Marx, il y a un peu moins de deux cents ans, disait que « la religion est l’opium du peuple », aujourd’hui on constate plutôt qu’elle est « la vitamine des pauvres », celle qui offre des lieux d’identité et concentre les forces en fonction tantôt de la revendication violente, tantôt de la solidarité et de la coexistence pacifique.

Dans une grande partie du XXème siècle la religion a été ignorée dans la politique étrangère et donc dans la diplomatie. Dans les rapports stratégiques des trente dernières années du XXème siècle, le rôle de la religion ne suscitait aucun intérêt sur l’échiquier mondial. On était encore sous l’influence des théories de la « mort de Dieu » qui ont proliféré dans le sillage de la pensée philosophique de Nietzsche. À partir des années soixante, le phénomène de la sécularisation a commencé à s’affirmer en Occident, déclenchant une déchristianisation progressive qui s’est manifestée aussi par le refus d’accepter la référence des racines chrétiennes dans les traités constitutifs de l’Union européenne. Le postulat de base du travail dans de nombreuses sociétés occidentales et de lieux d’apprentissage était que les sociétés se développaient au fur et à mesure qu’elles se sécularisaient. Il était communément admis que le monde suivait une trajectoire commencée en Europe nord occidentale au moment de la révolution industrielle. La religion était complétement marginalisée et présentée comme n’étant guère plus qu’une forme de sécurité, ou de compensation psychologique pour les personnes appartenant à des sociétés ou des pays à faible niveau de développement humain ou des États ayant une protection sociale peu développée.

Dans un essai autobiographique, l’ancienne Secrétaire d’État américain Madame Madeline Albright admettait, qu’elle aussi, pendant un certain temps, avait négligé la religion comme élément important pour comprendre le cours des affaires mondiales. Et elle ajoutait, que depuis les attaques terroristes du 11 septembre, elle s’était rendu compte que cette vision était désormais dépassée par les événements. Comme beaucoup d’autres agents de la politique extérieure, elle aussi a dû modifier la lentille à travers laquelle elle voyait le monde. (Madeline Albright « The Mighty and the Almighty, » Harper-Collins, New York, 2006). Et elle en donnait quelques exemples significatifs.

Cette erreur de calcul de la part des spécialistes de politique extérieure et des diplomates avait nui, par exemple, à la politique extérieure des États Unis, parce qu’en sous-évaluant l’importance de la tradition et de la foi pour les musulmans iraniens, les américains se sont faits des ennemis qu’ils n’avaient pas l’intention de se faire. Ils supposaient que tout le monde dans la région était préoccupé par les problèmes pratiques de l’économie et de la modernisation, mais n’avaient pas prévu une révolution basée sur une réaction religieuse contre l’Amérique et l’Occident. Au Vietnam, dès le début la lutte anticommuniste a été affaiblie parce que le gouvernement de Saigon avait réprimé le bouddhisme, la plus grande institution non communiste du pays.

Il y a environ 30 ans la pensée unique, qui avait longtemps soutenu que la religion était une question marginale dans les considérations de politique extérieure, a commencé à être remise en cause.

Le politologue Gilles Kepel, dans son livre La revanche de Dieu : chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde, publié en 1991, a observé que si dans le siècle passé le facteur religieux a été utilisé – ou, je dirais plutôt instrumentalisé – par les grandes idéologies comme le communisme, le fascisme, ou le nazisme, pour leurs stratégies géopolitiques, désormais ce sont les masses qui s’approprient la force transformante des religions pour provoquer des changements dans le cours de la politique et du gouvernement mondial.

Dès les années 90 on parle de la « diplomatie alternative » faisant appel au concours de la société civile et des réseaux religieux. Nous pensons surtout à l’investissement de quelques religions, avec leurs propres méthodes, dans les opérations de prévention des conflits, de maintien et de consolidation de la paix ainsi que dans la promotion du développement.

Même parmi les partisans de la paix et les spécialistes de la guerre, beaucoup croyaient que l’idée de la religion dans la résolution des conflits était totalement négative.

En 2002 j’ai participé au Forum de Stockholm sur la résolution des conflits et la réconciliation. Alex Boraine, vice-président de la Commission pour la vérité et la réconciliation en Afrique du Sud, a déclaré être initialement très réticent et préoccupé par l’utilisation explicite et délibérée de la religion et des symboles religieux de la part de l’archevêque Desmond Tutu dans le travail de la Commission pour la vérité et la réconciliation. Mais ensuite il s’est converti à l’idée du rôle positif que la religion pouvait jouer dans le processus de réconciliation, ayant constaté les bons fruits qu’elle avait produit. (cf. aussi Alex Boraine « A Country Unmasked: Inside South Africa’s Truth and Reconciliation Commission », Oxford: Oxford University Press, 2000).

L’influence de la religion sur les divisions est reconnue depuis longtemps, les aspects plus constructifs ne le sont pas. Toutefois, cela a commencé à changer, en 1994, avec la publication de l’essai « Religion, the Missing Dimension of Statecraft », (Douglas Johnston e Cynthia Sampson, Oxford Univ. Press), un livre qui a été précurseur dans l’exploration de la contribution potentielle des initiatives basées sur la foi pour consolider la paix internationale.

Dans les dernières années, il y a eu des tentatives au plan académique et décisionnel pour restaurer le thème de la religion dans la politique et la diplomatie. Les communautés religieuses possèdent de grandes potentialités de pacification. C’est particulièrement vrai quand l’ethnie et l’appartenance religieuse sont reliées. Ce lien imprègne la vie sociale, politique et même économique des peuples, comme dans les Balkans, dans quelques Pays d’Afrique et d’Amérique Latine, où sont testés actuellement des « modèles de réconciliation » fondés sur la religion en utilisant ce que l’on appelle la « diplomatie alternative » qui est une diplomatie non officielle.

« Les valeurs religieuses et spirituelles ouvrent les communautés à la guérison »

Monseigneur Celestino Migliore

La diplomatie basée sur la foi, bien que nouvelle au plan du concept dans le domaine de la diplomatie alternative, intègre les dynamiques de la foi religieuse à celles des opérations internationales de la construction de la paix. En tant que tel, il s’agit plus de réconciliation que de résolution de conflits. La paix qu’elle recherche n’est pas la simple absence de conflits, mais plutôt la reprise de rapports sains et respectueux entre les parties.

La diplomatie officielle peut obtenir un résultat à long terme seulement si le terrain a été préparé avec assiduité par un travail de reconstruction de la confiance, d’aide pour aller au-delà de la victimisation. Les valeurs religieuses et spirituelles ouvrent les communautés à la guérison, les aident à surmonter leur sentiment de victimisation et à se libérer de l’état mental qui consiste à se sentir constamment offensés, et conséquemment du danger de devenir soi-même des agresseurs.

Ceci ne veut pas dire que la religion puisse se substituer à la diplomatie officielle et aux négociations politiques. Si la diplomatie officielle peut parfois adopter la politique du bâton et de la carotte, obtenant des résultats à court terme par le moyen de pressions et d’interventions économiques et militaires, la diplomatie alternative approfondit la nature du conflit. Elle ne se substitue pas à la diplomatie officielle, mais crée, cependant, un climat propice à la résolution des conflits.

Raymond Helmick, sj, qui a enseigné la résolution des conflits au Boston College, a écrit une étude intéressante intitulée « La religion alimente-t-elle ou guérit-elle les conflits? » (in Forgiveness and Reconciliation, R. Helmick-R. Petersen, Templeton Foundation Press, 2001). Je l’ai trouvée intéressante parce qu’il arrive au cœur du problème : il ne s’agit pas de nier que la religion s’est trop souvent révélée être un facteur de déstabilisation – car c’est aussi vrai – mais plutôt, de ne pas considérer la religion pour d’autres raisons que les siennes.

En d’autres termes, les chefs religieux et les croyants ont une importante contribution à apporter au processus de résolution et de prévention des conflits, non dans les modalités spécifiques de médiation, de résolution ou de prévention, comme elles sont comprises dans les instruments juridiques internationaux, mais dans les modalités propres. Pour comprendre quelles sont ces modalités, je prendrai seulement deux exemples issus de l’héritage chrétien.

D’abord, le concept du pardon. Les Évangiles, notre code de vie, nous poussent fortement à la réconciliation. Bien que le temps ne me permette pas ici de développer ce thème, la pratique de la réconciliation dans l’Église au cours des années est devenue toujours plus privée et considérée simplement entre Dieu et la personne ayant besoin du pardon divin. Aujourd’hui, au contraire, le pardon est aussi une pratique sociale. Notre première contribution à la résolution des conflits est de restaurer, revitaliser, je dirais, expérimenter d’abord entre nous cet aspect public du pardon et de la réconciliation, pour l’étendre à la société.

Second concept : celui de la fraternité.

La fraternité est devenue célèbre par la Révolution Française il y a plus de deux cents ans, qui a déclaré de manière notoire « liberté, égalité, fraternité » pour tous. Mais, depuis, la fraternité est devenue une sorte d’anneau manquant. Liberté et égalité se sont traduites dans différents principes juridiques, politiques et sociaux qui se trouvent – même de manière imparfaite – à la base de nombreuses constitutions d’États dans le monde d’aujourd’hui. Insister sur la liberté est fondamental pour la cohabitation pacifique des hommes, mais cela ne suffit pas : une considération primordiale et exclusive de la liberté, comme on peut le constater dans notre vie quotidienne, ne nous met pas à l’abri de l’abus du plus puissant. En outre, l’histoire récente nous a enseigné qu’autoriser, voire imposer, certains modèles d’égalité peut conduire à un collectivisme de masses dangereux et étouffant. Ainsi, de nombreux peuples ne jouissent toujours pas véritablement de la liberté et de l’égalité.

Comment ces deux valeurs, une fois acquises, peuvent-elles fructifier? Comment remettre l’histoire de nos pays et de toute l’humanité sur la voie de leur véritable destin? La clé semble résider dans la fraternité universelle, en lui donnant la juste place parmi les catégories politiques fondamentales.

Ce n’est qu’en accordant à chacun des trois principes l’importance qui lui revient, qu’ils pourront donner naissance à une politique capable d’affronter les défis du monde d’aujourd’hui.

III — Foi et diplomatie chez le Pape François

Le thème de la fraternité et ceux déjà mentionnés, dans la description de la diplomatie, comme la culture de la rencontre et l’empathie, trouvent, entre autres, une illustration efficace dans l’activité pastorale et diplomatique du Pape François.

Le Pape François a redéfini les priorités de l’Église dans les soubresauts d’un monde en pleine ébullition et, sans aucun triomphalisme déplacé, je dirais même de la cohabitation humaine.

Comme le Pape Jean Paul II, en soutenant la chute du communisme, a réfuté la demande sarcastique de Staline, « combien de divisions armées a le Pape », ainsi le Pape François réfute l’affirmation de Bismarck selon laquelle on ne peut gouverner, ni administrer, ni faire des affaires avec le discours sur la montagne, les Béatitudes, surtout celle de la miséricorde, en un mot avec la foi.

Dès sa première rencontre avec les diplomates accrédités près le Saint Siège, le Pape François a clarifié certains points de son agenda international : priorité de l’action en faveur des pauvres, en surmontant ce qu’il a appelé « la culture du déchet » ; œuvrer pour la paix, guérir les divisions dans le monde chrétien et dans le milieu interreligieux, protéger l’environnement. Il ne s’agit pas d’une nouveauté absolue dans le domaine de la diplomatie pontificale, mais d’un nouveau style et d’une nouvelle implication.

Convaincu que le dialogue et la prière sont des instruments efficaces, voire indispensables, il a conféré à la diplomatie du Saint Siège une position indépendante et originale vis à vis de la diplomatie internationale.

Cela s’est vu au cours des veillées de prière et de jeûne organisées pour éviter un conflit mondial autour de la question de la Syrie et dans la convocation des dirigeants des États d’Israël et de Palestine pour prier dans les jardins du Vatican. La première initiative a encouragé le retrait des armes chimiques par la Syrie avec l’aide de la diplomatie internationale plutôt que par une intervention armée. La seconde a rouvert les portes au rêve de la paix, longtemps fermées.

L’expérience mûrie au contact de la pauvreté et de la « culture du déchet » dans les périphéries de Buenos Aires, a donné au Pape François un nouveau souffle et une crédibilité pour affronter le problème de la pauvreté, de l’exclusion et de l’indifférence face à la précarité de vie des deux tiers de l’humanité.

La lutte contre la misère et la pauvreté trouve sa motivation la plus profonde et inébranlable dans la foi que la chair du pauvre est la chair du Christ. Il l’a dit un jour en parlant de l’aumône : si en faisant l’aumône au pauvre tu ne le regardes pas en face, si tu ne touches pas la main tendue, tu n’as pas rencontré le Christ.

Il a effectué son premier voyage en Italie à Lampedusa pour exprimer sa proximité et son soutien aux réfugiés et attirer l’attention sur le trafic des personnes humaines et sur la culture désormais globalisée de l’indifférence. Au Mexique il a voulu célébrer une Messe à la frontière avec les États Unis, lieu symbole des migrations dramatiques vers l’Amérique du Nord. Il s’est rendu sur l’île de Lesbos pour rencontrer les foules de réfugiés avec le Patriarche orthodoxe de Constantinople et les Archevêques orthodoxes de Grèce et de Chypre, pour sensibiliser les Églises au phénomène qui prend des proportions immenses et inciter les gouvernements à adopter des mesures adéquates. Par un geste surprenant, il a ramené avec lui à Rome quelques familles de réfugiés pour en prendre soin, donnant un exemple de comment, si on veut, on peut accélérer les procédures nécessaires de vérification et de sécurité.

Avec sa vision de l’homme et des choses à la lumière du Christ, le Pape François dépose dans le monde d’aujourd’hui les deux mystères centraux de la théologie catholique : l’incarnation et la rédemption. Cette perspective motive et justifie chez lui une grande capacité critique face aux situations d’injustice et lui permet d’être encore plus incisif dans l’articulation de la doctrine sociale de l’Église.

Aux responsables de l’économie et de la finance mondiale il a présenté à plusieurs reprises une critique sévère au paradigme technocratique dominant (Evangelii Gaudium, 101ss), de ce qu’il appelle la « globalisation de l’indifférence » et au phénomène dégradant de la corruption.

La foi qui inspire et justifie son action permet de redonner de l’espace à l’éthique, rend capable de se libérer de la « pensée unique » idéologique. De cette manière l’éthique revient à l’intérieur des activités humaines : il y a une éthique dans la finance, dans l’économie, ce qui modifie la manière dont ces activités sont exercées et n’intervient pas seulement après coup, pour espérer une généreuse distribution des profits obtenus de manière parfois immorale. La critique éthique effectuée par la pensée sociale chrétienne de François est structurelle, elle pénètre dans la substance des choses et des relations systémiques, elle veut que l’économie soit bonne dans son fonctionnement, c’est à dire dans les relations humaines qu’elle établit. Par conséquent, le « bien commun » ne peut être considéré comme la conséquence de certains choix économiques ou politiques qui en fin de compte distribuent les miettes qui tombent de la table, mais il doit être placé au début et donner forme à toute activité économique et financière.

« la famille, première école de miséricorde »

Monseigneur Celestino Migliore

Les réponses à ses sorties dans le domaine diplomatique ne sont pas toujours, et plutôt rarement, à la hauteur de ses convictions, de l’exemple qu’il donne, des appels et des avertissements qu’il lance. Mais même ce manque d’impact immédiat sur le sort du monde fait partie de cette diplomatie du Pape François, qu’un vaticaniste italien a appelé « la diplomatie des impossibles ». Ce que les hommes ne peuvent ou ne veulent pas accomplir, il le laisse faire à Dieu.

En janvier 2016, aux Ambassadeurs près le Saint Siège réunis pour les vœux du nouvel an, le Pape François a présenté ses voyages apostoliques de l’année précédente à Sarajevo, en Amérique Latine, à Cuba et aux États Unis, au Sri Lanka et aux Philippines, tous liés par le « fil conducteur » de la miséricorde, pour reconnaître dans ces pays respectifs, soutenir et encourager le dialogue patient et confiant, la détermination et l’esprit de fraternité pour affronter la pauvreté diffuse et les inégalités sociales, le chemin de rapprochement et de réconciliation et la famille, première école de miséricorde.

Un expert de la diplomatie moderne pourrait regarder la diplomatie de la miséricorde avec méfiance, comme un art improvisé, fragmentaire, parfois apparemment contradictoire et voué à l’incertitude.

La commotion viscérale et parfois l’indignation avec laquelle le Pape François parle de la pauvreté, de la marginalisation des « rebus de l’humanité », des réfugiés, de la troisième guerre mondiale conduite « en morceaux », de la persécution ouverte des chrétiens au Moyen Orient et de celle en Occident qui est une persécution « éduquée », introduit dans la conduite des affaires internationales une dimension de compassion et de miséricorde qui est nouvelle et qui fait parfois bouger l’inamovible.

La diplomatie du Pape François déploie la miséricorde non pas d’abord comme un effort éthique personnel, mais plutôt comme une conviction que la miséricorde de Dieu s’intègre dans les affaires de ce monde, dans les affaires de la société, des groupes humains, des familles, des peuples, des nations.

Il a voulu ouvrir l’année sainte à Bangui, dans un Pays pauvre, sinon misérable dans tous les sens du terme, mais riche de potentialité de réconciliation et de paix.

À tout prix il a maintenu la promesse de son récent voyage apostolique en Irak. Une visite qualifiée par tous comme historique par sa valeur et sa promesse relative à la rencontre, la cohabitation et la collaboration entre les différentes religions et cultures.

Le Pape François avait déjà signé une importante déclaration sur la fraternité universelle avec les sunnites, maintenant la rencontre avec le plus haut dignitaire des chiites, Al Sistani, a consolidé l’entente entre les deux religions sur la base de la fraternité humaine et religieuse.

Dans le concert des commentaires, se sont levées aussi des voix critiques et discordantes, surtout parmi les catholiques, parmi ceux qui pensent que le Pape est allé trop loin en mettant au même niveau les persécutions et les violences subies par les chrétiens et celles subies par les musulmans en partant de la conviction de la fraternité universelle.

Mais il y a aussi ceux qui en font une lecture assez lucide et pertinente, en relevant que l’insistance sur la fraternité universelle favorise des rapports de mutuelle compréhension et de collaboration entre les deux religions et, en même temps, offre la base adéquate pour la demande de concéder le statut de citoyen aux chrétiens des pays à majorité islamique. Et là je cite juste l’avis d’un journaliste : « La botte secrète de ce lent dialogue est l’exigence d’accorder un statut de citoyen aux chrétiens dans les pays musulmans. L’Église ne lâchera jamais sur ce point. Elle considère que ce statut civil et politique est l’une des clés d’avenir de la présence des chrétiens dans la terre qui vit naître et se développer le christianisme » (« Dieu seul le sait » N°25 : Le pape François en fait-il trop avec l’islam ?, par  Jean-Marie Guénois, La Croix -14.03.21).

         Je crois avoir déjà suffisamment parlé. Je vous remercie de votre attention et de votre patience et je m’arrête là, car il est important d’avoir un échange de vues, qui sera utile, au moins pour moi ».

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