Alors que la fermeture des salles de spectacle au public est prolongée au moins jusqu’au 9 mars prochain, le directeur de la scène nationale Châteauvallon-Liberté regrette la façon dont la culture est traitée depuis le début de cette crise sanitaire.

Comment vivez-vous la fermeture de votre lieu de travail ?

Le monde de la culture ne comprend pas la façon dont il est traité. Les commerces sont ouverts, les Français peuvent travailler mais pas nous ! On nous a traités de façon désinvolte et infantilisante. Pourquoi serions-nous les seuls à ne pas réussir à organiser des manifestations dans le respect des règles sanitaires ? Qui va me faire croire qu’il est dangereux d’aller au Louvre alors qu’il n’y a plus un touriste ? Qui va me faire croire qu’on ne peut pas y tracer un circuit comme on ne le fait d’ailleurs pas dans les centres commerciaux ? Quand on voit les trains bondés dans lesquels les gens sont entassés et qui circulent encore…

Qui est Jean Castex, ce technicien de l’appareil administratif dont les discours fleuves sont dignes d’une technocratie pitoyable parce que sans courage, parce que sans âme, parce que sans perspective. Dans un pays, c’est comme dans n’importe quels théâtres ou entreprises, on ne peut diriger qu’à condition d’avoir une vision. Soit on confine tout le monde soit on nous fait confiance pour nous adapter à un mal qui n’est pas près de s’arrêter. Nous ne sommes tout de même pas en guerre.

Les mesures qui autorisent l’ouverture des magasins et des centres commerciaux mais qui punissent le monde de la culture sont-elles symptomatiques d’une société capitaliste ?

La logique productiviste, consumériste et financière l’a effectivement emporté. On favorise l’avachissement du langage et de la pensée via les écrans à la nourriture de l’âme qui favorise l’esprit critique. On est créés politiquement pour cela et pour défendre le lien précieux avec le public. Néanmoins, tout ce qui fait la civilisation et tout ce qui fait fondamentalement société est ignoré aujourd’hui. Ce n’est pas pour rien que je vous parle du bureau d’une institution culturelle qui est subventionnée par l’Etat, à laquelle on ne demande pas de faire du profit. C’est en perte pure que nous travaillons. L’accessibilité à la culture par le biais de la gratuité ou de tarifs réduits en fonction des situations de chacun est le fruit de combats mais aujourd’hui nos institutions bafouent ce bien commun essentiel. Durant cette période difficile, ceux qui devraient nous défendre ne le font pas. Les décisions prises reflètent un autoritarisme qui craint la liberté de pensée. Et nos institutions culturelles en France en sont la garantie.  

Depuis 20 ans, et cela va aller en s’empirant, internet mène une guerre sans merci contre nos démocraties et notre façon de penser. Les politiques ne comprennent pas qu’il faut des contre pouvoirs pour enrayer la puissance des GAFAM qui détruisent les services publics (Amazon avec La Poste par exemple) et rivalisent aujourd’hui avec des états, (post démocratie NDLR), je suis en train de relire Huxley et Orwell et je trouve cela très actuel.

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Comment vous en sortez-vous ?

Tous ces artistes, ces compagnies, ces créateurs de tout bord, ces techniciens, etc… dépendent de nos institutions qui les lâchent. J’étais en tournée avec une compagnie pour jouer Les parents terribles de Jean Cocteau. Nous nous sommes produits trois semaines en septembre et en octobre. Puis tout s’est arrêté alors que nous devions encore tourner jusqu’à maintenant. Le directeur de cette compagnie a perdu 300.000 euros et l’Etat lui en a donné 10.000.

« Nous sommes coupés de notre public. C’est comme un chrétien qui serait privé de sa messe »

Charles Berling, directeur de la scène nationale Châteauvallon-Liberté

Economiquement le théâtre est subventionné…

Comme si l’argent faisait le bonheur ! Nous avons aussi besoin de vivre. Nous sommes coupés de notre public. C’est comme un chrétien qui serait privé de sa messe. La communion, le partage et la convivialité sont notre raison d’être. C’est le contraire de ce que fabriquent les réseaux sociaux.

Sur France Culture, dans l’émission Affaire en cours, Charles Desjobert, dominicain, architecte du patrimoine et critique de théâtre affirmait, en novembre dernier, qu’aller au théâtre, c’est se mettre en situation de communion, respirer un même air et partager quelque chose de spirituel en commun tout comme à l’église…

J’assistais à une ordination diaconale il y a quelques semaines, et, bien que je sois athée et que j’aie arrêté d’aller à la messe à 14 ans, j’ai été bouleversé par la communauté, le partage, la convivialité, le sacré. Les fidèles se rassemblent (église vient d’ecclesia, qui signifie assemblée NDLR) parce qu’ils ont besoin de se retrouver dans ces rituels. C’est pour cela qu’on fait le culte. D’ailleurs les mots « culte » et « culture » ont la même racine.

La culture apporte-t-elle, selon vous, ce qui manque à une société devenue athée ?

La culture m’a sauvé la vie. Elle a donné un sens au non-sens qui m’habite ! Quand j’avais 12 ans, je vivais ma spiritualité lors d’une communion solennelle ! Nous avons besoin de ce supplément d’âme qui est le fondement de la vie.

Pour continuer à nourrir votre âme, quelles solutions avez-vous trouvé aujourd’hui ?

A tort ou à raison nous sommes obéissants. Mais comme nous voulons exister, si notre fleuve est détourné nous prenons de petits ruisseaux qui nous permettent d’irriguer tous ceux que nous pouvons. Des spectacles de la saison déprogrammés en salle ont pu être adaptés pour être montrés aux écoliers et lycéens de la métropole toulonnaise. Nous avons développé un programme de danse pour les grands magasins. C’est aussi comme cela que nous sommes entrés en contact avec Monseigneur Rey et que nous avons pu jouer du Beethoven à l’Eglise Saint Jean Bosco cet automne. Nous souhaitons que, dans la période actuelle, les gens sentent la présence de la culture. C’est aussi l’occasion de revisiter nos relations avec des acteurs du territoire que nous avions peut-être un peu négligé. Nous organisons donc des événements dans les lieux autorisés et nous nous retrouvons dans des situations sanitaires bien moins réglementaires que si on venait nous voir au Liberté et qu’on mettait une centaine de personnes dans des salles qui sont faites pour en accueillir 700. C’est comme ça qu’on se recycle et qu’on résiste à une certaine résignation devant des arrêtés qui manquent d’imagination.

Propos recueillis par Marie Théobald

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