Alors que Donald Trump, symbole de la vague populiste qui a saisi le monde ces dernières années, a quitté la Maison-Blanche mercredi 20 janvier 2021, Alexandre Devecchio, journaliste au Figaro et auteur d’un essai sur le populisme publié aux éditions du Cerf, répond à l’OSP.

Donald Trump a laissé sa place mercredi 20 janvier à son successeur, Joe Biden, dont il ne reconnaît pas la victoire. Après s’être fait supprimer ses comptes sur les réseaux sociaux notamment Twitter par le biais duquel il s’adressait directement à ses partisans, il est en même temps visé par une procédure d’impeachment. Au-delà de Donald Trump lui-même, cette fin est-elle aussi celle du « nouveau monde populiste » que vous décrivez dans votre livre ?

C’est sans doute la fin de la carrière politique de Donald Trump. L’invasion du Capitole et ses conséquences tragiques resteront comme une tache indélébile sur son mandat. Pour autant, ce n’est pas la fin du populisme. Car les causes de l’élection de Donald Trump restent entières. Le président sortant n’a été que le catalyseur et le réceptacle, souvent brouillon et caricatural, d’un malaise qui le précède et le dépasse…  

Justement quelles sont les causes du populisme et comment définiriez-vous ce mouvement politique ?

Le populisme est le fruit de quatre décennies de mondialisation qui auront permis aux pays émergents de sortir de la pauvreté et même de prospérer, mais qui auront aussi vu le niveau de vie des classes populaires et moyennes occidentales stagner, voire décliner, tandis que leur mode de vie était bouleversé par l’immigration de masse et la montée en puissance du multiculturalisme. À ce double déclassement économique et culturel est venu s’ajouter un sentiment de dépossession démocratique. En effet, les dirigeants politiques au pouvoir, mais aussi les élites économiques et médiatiques, sont restés sourdes à ce malaise, refusant par idéologie, par intérêt ou par lâcheté, de répondre aux vœux de leurs peuples sur toute une série de questions: sécurité, immigration, mondialisation économique… Le populisme est à la fois une protestation contre ces élites déconnectées et une tentative de remettre la démocratie au service de la volonté populaire.

Les populismes sont-ils les fossoyeurs ou les sauveurs de la démocratie ?

La démocratie libérale est fondée sur un subtil équilibre entre volonté générale et libertés individuelles. Il s’agit de répondre au vœux de la majorité populaire tout en respectant certains principes du libéralisme politique garantis par les institutions :  la séparation des pouvoirs, la liberté de la presse, l’indépendance de la justice, les droits fondamentaux des individus et des minorités. La démocratie est le gouvernement du peuple, cependant le pouvoir de celui-ci ne saurait être absolu et doit être limité par une loi fondamentale et des contre-pouvoirs qui visent à protéger l’individu de la contrainte, et garantir ses droits et libertés. Dans ce système, les juges, et particulièrement les juges constitutionnels, font notamment office de garde-fou.  

Nombres d’observateurs, tel que les journalistes et essayistes américains Fareed Zakaria ou Yascha Mounk, dénoncent le danger pour la démocratie de ce qu’ils nomment « populisme » ou « démocratie illibérale ». Démocratiquement élus, les régimes « populistes » ou « illibéraux », par leur vision absolutiste de la souveraineté populaire ainsi que par leur mépris des contre-pouvoirs et des institutions, mettraient en danger les droits fondamentaux des individus. L’équilibre entre démocratie et libéralisme des démocraties libérales serait ainsi rompu. Le jusqu’auboutisme de Donald Trump dans son refus de reconnaître sa défaite et l’attaque du Capitole, institution sacrée aux Etats-Unis, par une poignée de ses partisans, semblent donner raison à ceux qui s’inquiètent d’une possible dérive du populisme ou de la démocratie illibérale.

Conscient du discrédit des partis politiques, des syndicats et des médias, les populistes choisissent délibérément de s’en affranchir le plus possible

Alexandre Devecchio, auteur de Recomposition

Cependant, il me semble que la montée en puissance récente des populismes n’est qu’une réponse à une dérive symétrique et tout aussi mortifère : le basculement de nos démocraties libérales vers des systèmes libéraux mais de moins en moins démocratique. Yascha Mounk, pourtant adversaire déclaré des populistes, le reconnait : « nous vivons dans un système qui garantit les libertés individuelles et l’État de droit mais dans lequel beaucoup de citoyens ont de plus en plus le sentiment que leur voix ne compte plus », explique-t-il. Depuis quatre décennies, sur fond de globalisation et de construction européenne, la souveraineté du demos a été peu à peu confisqué par les forces du marché ainsi que le poids grandissant d’institutions financières, mais aussi technocratiques et juridiques internationales non élues qui entendent dicter au peuple la marche à suivre : les commissaires de l’Union européenne, les juges de la CEDH, ceux de la Cours suprême américaine, les experts de l’ONU, de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) et de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) ou encore de certaines ONG. Toute une partie des aspirations des peuples, notamment en matière de protection économique et culturel face aux bouleversements sociaux et démographiques liés à la mondialisation, ont été éludées. Dans ce contexte, le vote populiste peut se voir comme un appel au secours démocratique, une tentative pour les peuples de « reprendre le contrôle ».

En outre, il faut noter que paradoxalement depuis le début de la crise de la Covid, les « systèmes libéraux », qui se présentaient comme les champions de la liberté individuelle, malmènent tout autant, si ce n’est plus, les droits fondamentaux des individus que les systèmes dit « illibéraux » ou les régimes dits « populistes ».  Tout porte à croire qu’il s’agit d’un état d’exception dicté par l’urgence de la pandémie, mais il faudra rester vigilant. 

Il y a aussi un style politique du populisme…

Oui, comme le définit le philosophe et historien des idées Pierre-André Taguieff : « Le populisme n’est ni une idéologie politique ni un type de régime. C’est un style politique, fondé sur le recours systématique à l’appel au peuple ».  Conscient du discrédit des partis politiques, des syndicats et des médias, les populistes choisissent délibérément de s’en affranchir le plus possible, d’effacer les intermédiaires pour parler directement au peuple sans filtre. Dans cette stratégie, la maîtrise des réseaux sociaux est essentielle. Trump avant d’être censuré par les GAFA a fondé une grande partie de son succès sur sa communication numérique ubérisant la vie politique américaine.

Les populistes se caractérisent aussi pour la plupart par leur refus du politiquement correct. Il s’agit pour eux de montrer qu’ils partagent le bon sens de la majorité, ne s’encombrent pas du langage sophistiqué des élites ou du jargon des technocrates, et qu’ils sont en butte à l’hypocrisie et au conformisme du système politique traditionnel. Dans ce registre, Trump a été particulièrement loin faisant souvent exploser toutes les conventions de la civilité élémentaire, et flirtant parfois avec les limites du politiquement abject.

Dans votre livre vous dites qu’« idéologiquement hybrides, les populistes sont bien plus qu’Emmanuel Macron, les vrais champions du « en même temps » : leur grande force est de pouvoir être libéraux le matin, protectionnistes l’après-midi et conservateurs le soir »….

La plupart des populistes ont des traits idéologiques en commun : une même volonté de défendre la souveraineté et l’identité nationale face à la globalisation, de limiter drastiquement l’immigration, une certaine hostilité à l’égard du multiculturalisme, un programme de protection sociale renforcée au bénéfice des seuls nationaux. Mais leur volonté de coller au plus prêt des aspirations populaires les conduits logiquement à faire preuve d’un très grande plasticité idéologique. « Si les populistes gagnent, c’est d’abord pour leur capacité à s’adapter à la demande du peuple », résume bien Christophe Guilluy.

La force de Trump et de Johnson était d’avoir un pied dans le système et un pied en dehors.

Alexandre Devecchio, auteur de Recomposition

Rappelons que pour se faire élire par deux fois maire de Londres, ville majoritairement travailliste, Boris Johnson a su défendre un certain libéralisme sociétal, notamment sur la question du mariage gay.  A l’époque, le futur Premier ministre pro-Brexit était même l’icône de la gauche bobo britanique, inaugurant en 2010 les fameux Boris bikes dans la foulée des vélib’ parisiens.

Les observateurs ont pris soin de l’oublier, mais Viktor Orban, avant de devenir le chef de file assumé de la révolution illibérale en Europe centrale, a  été président de l’internationale libérale, puis durant son premier mandat entre 1998 et 2002 considéré comme « le bon élève de l’Union européenne.

Enfin, il faut se souvenir que Salvini a été ultralibéral et pour l’abandon de l’Italie du Sud. Mais face à un constat d’échec, celui de son mentor Umberto Bossi, il a su opérer un virage à 180 degrés et devenir étatiste, favorable à l’unification italienne, très frontal avec l’Europe sur la question budgétaire.

Ces hommes politiques qui deviennent des populistes du jour au lendemain sont-ils finalement des opportunistes  ?

On peut voir cela comme de l’opportunisme, mais aussi comme du pragmatisme ou du réalisme. Une chose est sûre, les populistes ont le mérite d’avoir vu le retour des peuples et des nations. Et tandis que les autres partis semblent submergés, ils surfent sur la vague. Le temps dira s’ils ne font que se nourrir du malaise démocratique ou s’ils sont capables d’y répondre durablement…

Le RN en France peut-il être considéré comme un parti populiste ? Marine Le Pen a-t-elle des chances de l’emporter ?

Marine Le Pen a su rompre avec l’héritage d’extrême droite du FN et faire du RN un parti populiste débarrassé de ses relents antisémites et racistes. Pour autant, son équation personnelle reste brouillée par son histoire politico-familiale comme par les insuffisances qu’elle a affichée lors du débat d’entre-deux-tours il y a quatre ans. Dans un scrutin majoritaire à deux tours, où le vainqueur doit réunir au moins 50% des voix, ses chances paraissent bien faibles. La force de Trump et de Johnson était d’avoir un pied dans le système et un pied en dehors. Trump, en tant que milliardaire et star de téléréalité, faisait en quelque sorte partie de l’élite dans le monde des affaires et du spectacle. Johnson, bien qu’y faisant figure d’anticonformiste, a toujours appartenu l’establishment britannique. En outre, tous deux ont réussi à s’emparer de partis traditionnels avant de les reconfigurer idéologiquement à leur image. Il manque à Marine Le Pen tous ces atouts… 

Propos recueillis par Marie Théobald

Recomposition Alexandre Devecchio, Editions du Cerf, 304p, 19 euros.

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