Une interview, un documentaire, quelques petites phrases et la machine s’emballe. Je veux parler de ce film sur le pontificat du pape, intitulé simplement « Francesco ». Il n’en a pas fallu plus pour que les médias du monde entier saluent quasi unanimement la position dite nouvelle du saint Père sur la reconnaissance des droits des homosexuels à travers celle de leur union civile. De leur côté, les catholiques se sont livrés à un triste exercice d’accusations mutuelles. Que faut-il en retenir ?

L’écho incroyable qu’ont rencontré les paroles du pape nous rappelle de façon surprenante l’estime dans laquelle on tient ses déclarations et prises de position. Mille fois on nous a affirmé l’insignifiance des chrétiens, annoncé leur disparition, mais il suffit que le pape parle et tous veulent savoir ce qu’il a dit précisément, mieux encore, ce qu’il pense vraiment. Apparemment, la mort de Dieu et la fin des religions, l’actualité nous le rappelle, ce n’est pas pour aujourd’hui.

C’est vrai, le développement personnel, le spirituel, la méditation et la relaxation sont de retour, mais on dit que cela n’a rien à voir avec les catholiques, vestiges d’un monde disparu. Et pourtant, ces réactions universelles nous disent qu’en fait ils sont plus nombreux qu’on ne le pense ceux qui aimeraient entrer dans ces églises, s’y sentir accueillis, peut-être même y rencontrer des regards aimants, allez, soyons fous, y trouver des frères, et pourquoi pas… une famille!

C’est vrai que la naissance de l’Eglise s’est faite par l’annonce d’un évangile autant que par le signe de la communauté, Jésus ayant dit à ses disciples que c’est à l’amour mutuel que l’on les reconnaîtrait. Alors, lorsque l’on comprend, même confusément, dans le monde, que l’Eglise par la voix de son Pasteur manifeste de l’amour, comment ne pas y être sensible ? En fait, qui peut dire qu’il n’a pas envie d’être aimé ? Plus profondément, qui peut dire qu’il n’a pas envie de découvrir la présence aimante de Dieu dans sa vie?

Profondes blessures

Combien d’histoires personnelles et familiales sont-elles marquées par de profondes blessures ? Combien de violences apparentes cachent-elles de douloureux secrets? Combien sont-ils aujourd’hui en attente de cette « révolution de la tendresse » si chère au pape François ? Nul ne peut nier que l’homosexualité soit un sujet si sensible  parce qu’il touche à l’intime, aux profondeurs d’existences souvent marquées par de la souffrance (rejet, jugement, honte, violence…). Le message et l’attitude du pape ne disent-ils pas d’abord que tous sont aimés infiniment par Dieu et que leur vie est précieuse à ses yeux ? Alors, si le pape montre de la sollicitude et de la bienveillance, c’est bon à prendre, non ?

Il y a, malgré toutes les crises qui la montrent si fragile, une sorte d’attrait mystérieux, de sentiment confus d’attirance mêlée de crainte face à l’Eglise. Elle est critiquée et méprisée, mais paradoxalement on aimerait finalement s’y sentir un peu chez soi. Et si elle possédait un trésor caché, un chemin à parcourir? Et s’il y avait en elle une source, un puits auprès duquel on pourrait trouver le repos ? En fait, ce n’est pas l’Eglise qui attire, mais la Parole dont elle est l’écrin, d’une infinie délicatesse, capable de toucher les consciences, sans pour autant blesser les personnes.

Ce film a aussi mis le monde catholique en émoi. Chacun y va de son interprétation, car les catholiques ont besoin d’analyser et d’entendre pour croire. Ce sont les journalistes, notamment de la presse dite catholique, qui ont fait ce travail. Ils doivent être remerciés ici, car à vrai dire on a peu entendu les pasteurs, sauf peut-être ceux qui sont capables d’expliquer ce que pense vraiment le pape sans l’avoir écouté ; ils savent surtout qu’il est d’accord avec eux : les « choses » vont changer ; ou encore : rien n’a changé!

Personne ne conteste que le film -qui ne traite pas que cette question, loin de là- soit un montage. Ce n’est pas très difficile, la matière première est abondante. Aucun pape n’a en fait été autant interrogé que lui depuis 7 ans sur l’homosexualité : pas une interview, pas un entretien où la question ne revienne sur le tapis. A croire que c’est une véritable obsession chez les journalistes (catholiques aussi).

Le pape avec son cœur de berger

Que répond le pape ? C’est là qu’il faut faire appel au monde du tennis et à la tradition argentine de la terre battue. Sans être un grand spécialiste, on connaît les grands joueurs sur cette surface que l’Argentine a produit, amateurs de longs échanges de fond de cours, infatigables relanceurs dans d’interminables parties. C’est de cette trempe là qu’est le pape François. Lorsque la question arrive, il se prête à l’exercice et inlassablement répète sa vision pastorale sur la question. A vrai dire, ce ne sont jamais de longs discours -la forme de ces dialogues ne le permet pas-, mais quelques mots apparemment improvisés, en fait longuement mûris dans son cœur… Un cœur de pasteur et de berger, qui sent l’odeur de son troupeau, et aussi des brebis qui ne sont pas de sa bergerie.

Des réponses donc qui sont quasiment toujours les mêmes : un renvoi fréquent au Catéchisme de l’Eglise Catholique, une invitation à ne pas juger ni condamner, une délicate sollicitude, un accueil inconditionnel des personnes quelle que soit leur « état de vie » ou même leur engagement idéologique, parfois très « hostile » à l’Eglise. Il va à la rencontre de tous, sans exclure personne. La plupart de ces réactions pontificales ont donné lieu à des bruissements médiatiques, des controverses petites ou grandes, un vacarme de critiques ou un concert de louanges.

L’annonce de l’évangile ne peut commencer par des impératifs moraux. Celle-ci consiste d’abord en la bonne nouvelle du salut en Jésus-Christ, mort et ressuscité. Quand la foi semée a commencé à germer, quand on a fait l’expérience de cet amour radical, capable de bouleverser une existence, on passe alors à des nourritures plus solides et aux exigences de la conversion au Christ. La première étape cherche à pénétrer le cœur pour conduire ensuite vers le Père. Cela demande souvent du temps, à moins qu’à la manière de la samaritaine, cette femme à qui Jésus fait brûler les étapes, on soit prêt à le suivre pour avoir de l’eau vive.

Une protection assurée par la loi

Que retenir donc du film Francesco et de son montage malin sur les unions civiles pour les couples homosexuels ? D’abord qu’il faut cesser de voir chez les personnes homosexuels des « cas à résoudre » ou des situations à régler, mais plutôt des frères à aimer. Ils ont leur place dans la famille… celle de l’Eglise d’abord. Elle n’échappera pas à un examen de conscience sérieux sur sa manière d’accueillir, sur tout ce qui dans son attitude, indifférence, dureté, jugement… a pu provoquer blessures et rejets. Le Fratelli tutti ne doit-il pas d’abord s’appliquer à l’Eglise ?

Ensuite, « chacun a droit a une famille » : c’est sous cet angle que l’exhortation Amoris laetitia a traité la question. Comment prend-on en compte la situation des familles qui ont en leur sein des personnes ayant une tendance homosexuelle ? Si la polémique n’avait pas pris toute la place, on se souviendrait ici des paroles lumineuses du pape, dans l’avion qui le ramenait d’Irlande, sous forme de conseils à des parents découvrant l’homosexualité de leur enfant: « Je ne dirai jamais que le silence est la solution: ignorer le fils ou la fille ayant une tendance homosexuelle est un manque de paternité et de maternité. Tu es mon fils, tu es ma fille, comme tu es; je suis ton père et ta mère, parlons… Ce fils ou cette fille a droit à une famille et la famille est celle qui existe: ne le chassez pas de la famille ! »

Au sujet des homosexuels qui veulent construire une famille, autant qu’on puisse en juger, le pape accueille volontiers les « familles de fait ». Comment faire autrement, lorsqu’il s’agit de ne pas « discriminer » à l’entrée de l’Eglise ? On dit le pape favorable à une « union civile ». A ce sujet deux remarques. La première, c’est que la question semble largement dépassée aujourd’hui, où le « mariage homosexuel » a été adopté quasiment partout. Lorsque le pape évoque son action en Argentine, il s’agissait de défendre une proposition plus acceptable que celle du mariage, qui a toujours lieu entre un homme et une femme. Une position qui, traduite sur le plan politique, était assimilable à celle du moindre mal. La deuxième, c’est qu’il est souhaitable que soit garanti le droit des personnes, une protection assurée par la loi, sans pour autant que l’Eglise approuve les relations entre personnes homosexuelles.

Une fois encore, le pape François échappe aux catégories dans lesquelles on voudrait l’enfermer. Ce bon pasteur et infatigable pêcheur d’hommes n’est ni hérétique, ni révolutionnaire. Il a été à l’école de celui qui répond aux questions qu’on lui pose par d’autres question, qui n’en reste pas aux questions fermées et aux raisonnements binaires : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. »

Ecrit par le père Louis-Marie Guitton, curé de La Garde,83

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